TEST ALFRED SARGENT : UNE POINTURE ANGLAISE À NORTHAMPTON

Comme annoncé dans l’article à propos de Bowen, nous sommes fiers de pouvoir tester une maison de souliers anglaise qui fait parti du célèbre cercle des “last six” de Northampton : Alfred Sargent. Moins connue que ses confrères, elle est en effet une véritable marque de niche recherchée par les puristes. C’est une maison dont les souliers étaient à prix compétitif mais également particulièrement difficiles à trouver sur le marché.

Nous n’avions plus l’habitude de présenter des maisons anglaises de souliers depuis quelques temps maintenant, c’est donc un véritable plaisir pour moi de revenir aux sources de la chaussure masculine traditionnelle. Car malgré les tendances fluctuantes du marché, il convient de nous rappeler que le soulier en cuir (pour homme) contemporain est né en Angleterre, à Northampton.

D’ailleurs, c’est bien simple, toute la mode masculine classique contemporaine nous provient d’Angleterre. Même si aujourd’hui on reproche souvent au style anglais de perdre un peu pied, il n’en reste pas moins le fondateur du costume moderne, duquel tous les styles classiques actuels découlent.

Alfred Sargent : Un véritable soulier anglais compétitif

Spécialiste du Goodyear à Northampton, l’atelier Alfred Sargent a vu se succéder (berceau de l’industrie du soulier masculin de luxe) 4 générations de bottiers. La manufacture Alfred Sargent fait parti des “last six” de Northampton : Edward Green, John Lobb, Crockett & Jones, Grenson, Tricker’s étant les cinq autres derniers fabricants de souliers à Northampton.

Alfred Sargent : Une manufacture authentique, pétrie d’histoire

L’industrie de la chaussure à Rushden démarre dans les années 1860: parmi elle est crée en 1899 la Corporation des cordonniers. C’est un rassemblement entre artisans qui leur permet de répondre à la commande par pièce, et c’est aussi la première entité juridique précurseur d’Alfred Sargent.

Alfred Sargent, aux alentours de 1899

Ils s’aperçoivent rapidement qu’ils sont un peu dépassés par ces nouveaux moyens de productions qu’offre la révolution industrielle et qui équipent déjà leurs plus gros concurrents. Ils décident donc de s’unir pour s’offrir des machines dernier cri capables de les assister dans leur travail, leur permettant ainsi de répondre à la demande croissante en termes de volume.

En 1915, la corporation se dote d’une manufacture construite sur un seul niveau qui fonctionne entièrement à l’électricité, une performance révolutionnaire à l’époque ! (il s’agit encore aujourd’hui des ateliers utilisés par la marque)

L’atelier en 1915 (impossible malheureusement de mettre la main sur une photo de meilleure qualité…):

Et l’atelier de nos jours:

Pendant plusieurs décennies, la manufacture se contente de fabriquer des souliers pour d’autres marques, jamais en nom propre.

Bien que son atelier soit centenaire, la marque Alfred Sargent n’émergera qu’en 1980 (à titre anecdotique, c’est en même temps que la marque Bowen qui détient aujourd’hui la manufacture et la marque). Alfred Sargent démarre en produisant  ses premiers propres modèles et accepte également de produire sur demande. Les revendeurs sont alors peu nombreux et c’est une adresse confidentielle, que seuls les puristes du soulier connaissent.

Répondre aux demandes particulières des clients devient rapidement compliqué à gérer et cela empiète sur la production classique réservée aux clients professionnels. La manufacture est mal organisée, mal gérée et perd beaucoup d’argent, puis fini par faire faillite.

Plus personne n’aurait entendu parler d’Alfred Sargent et de ses fameuses paires sur demande si le groupe Manbow (jonction de Manfield & Bowen), alors client de la manufacture, n’avait pas décider de racheter la marque, remettant ainsi l’atelier à flot tout en gardant ses précieux artisans. En effet, chez Alfred Sargent on compte une cinquantaine d’employés qui alignent parfois jusqu’à 40 ans de métier pour l’usine …  À titre anecdotique, une ancienne employée centenaire  revient régulièrement saluer ses collègues sur son ancien lieu de travail, en prenant un café avec eux le matin dans l’usine.

Pour remettre la marque sur les bons rails, Manbow décide tout d’abord d’arrêter les commandes sur demande pour quelques temps et fait produire ses propres souliers directement sur place (Bowen by Alfred Sargent). Aujourd’hui ils comptent nettement plus de revendeurs, notamment au Japon, dont les clients sont friands de son offre sur demande (remise en ordre et désormais disponible sur deux gammes dont nous parlerons ensuite).

Ce qu’il faut savoir sur les souliers Alfred Sargent

Ce qui fait une vrai différence chez Alfred Sargent, c’est la sélection des matières, le choix des peaux. Il y a une petite hypocrisie dans le monde du soulier, c’est qu’on retrouve très souvent les mêmes noms de fournisseurs chez des marques qui proposent des chaussures à 200€ et d’autres qui proposent des souliers à 400-500€. Sauf que, vous vous en doutez, ce ne sont pas les mêmes peausseries de cuir qui sont utilisés. En effet, chez ses différents fournisseurs prestigieux auprès duquel le marché de la chaussure masculine haut de gamme se fournit, vous trouverez différentes gammes de peausseries.

Attention, je tiens à dire que je ne dénigre pas du tout les marques qui se targuent de proposer des cuirs issus de tanneries célèbres, même si elles ne proposent que des peausseries d’entrée de gamme des dites tanneries. Bien au contraire je trouve cela très bien ! Car cela permet à des bourses plus modestes de goûter à un matériau de qualité pour un prix raisonnable (généralement à partir de 150-180€). Cependant, ces mêmes marques se garderont bien de préciser qu’ils achètent des peausseries d’entrée de gamme. Ainsi, bien que l’on retrouve souvent les mêmes fournisseurs de peausseries entre une marque de chaussures à 150€ et une autre à 500€, la qualité des peaux est souvent différente.

Chez Alfred Sargent, on se fournit dans les gammes les plus hautes de ces mêmes tanneurs européens, on sélectionne les peaux sans défauts et on ne prend que les meilleures partis de celles-ci. Sur un tel niveau d’exigence, difficile pour eux d’acheter des peausseries à la tonne (et donc de réduire leurs coûts).  Ainsi, aucun soulier Alfred Sargent n’aura à pâlir d’un cuir qui gondole ou qui se creuse d’un coup alors qu’il est neuf. De plus, les cuirs vont mieux vieillir et les peausseries colorées mûriront de beaux reflets patinés avec le temps et les soins qu’on lui apportera.

Une utilisation intelligentes des tannages végétaux et au chrome

Les semelles (extérieures) cuir ainsi que les semelles intérieures sont en cuir à tannage végétal. Les tannages à l’écorce de chêne (plus lents) sont le summum… 

Le tannage des cuirs des doublures intérieures sont un mixte végétal et chrome. L’ajout du chrome a pour objectif d’améliorer la résistance du cuir au porté. Les cuirs au tannage 100% végétal sont plus fragiles et ne résistent pas a la chaleur. C’est d’ailleurs il ne faut pas faire sécher des chaussures mouillées près d’une source de chaleur…

De manière prépondérantes les cuirs de tiges sont à base de chrome, cependant ils subissent parfois un second tannage végétal pour rendre leur finissage plus beau: obtenir une meilleure profondeur des couleurs et globalement un cuir plus riche, qui se patinera mieux avec le temps.

Montage

On compte pas moins de 240 étapes pour fabriquer un soulier de manière traditionnelle chez Alfred Sargent, les artisans sont assistés par des machines pour certaines opérations et certaines parties sont réalisées main. Une construction plus ou moins manuelle selon les différentes gamme que propose la marque. Elle maîtrise également le cousu Goodyear avec petit point sur trépointe et le cousu norvégien (une construction beaucoup plus solide, destinée aux souliers d’aventuriers tout terrain).

Trois différentes gammes de souliers Alfred Sargent

Grâce au rachat par Bowen, Alfred Sargent se positionne désormais sur plusieurs gammes de chaussures, proposant chacune des prix différents.

  • La gamme classique (à partir de 345€) : Ce sont tout simplement les souliers formels proposés par Bowen qui sont fabriqués par la manufacture Alfred Sargent. Nous avons écrit un article de test détaillé sur cette gamme si cela vous intéresse. Pour nous, c’est la gamme parfaire pour ceux qui veulent faire un premier pas dans un soulier anglais.

 

  • La gamme premium (entre 550 et 600€) qui propose un soulier très haut de gamme : C’est la gamme qui propose des finitions plus poussées  comme le double cambrions, une doublure de cuir premium de veau, on retrouve également certaines opérations manuelles (notamment la découpe des peausseries). C’est la gamme que nous testons aujourd’hui dans cet article.

 

  • La nouvelle gamme AS Handgrade (à partir de 950€ selon la peausserie) Une gamme encore officieuse qui est sur le point d’être mis en place et qui propose un soulier sur demande de luxe : On y trouve de très nombreuses réalisations à la main pour un résultat très impressionnant. Sur cette gamme, on est sur une réalisation qui peut facilement venir concurrencer des souliers de chez Edward Green par exemple.  Des peausseries découpées main, un montage en partie réalisé à la main, contrefort cuir, bout en toile synthétique tissé (non thermocollé), couture petit point sous gravure, semelle en dos de viole, finitions sur la semelle à la main …. et encore je ne vous cite que la moitié de ce que cette gamme est capable d’offrir. Elle se destine aux calcéophiles qui désirent s’offrir un soulier de luxe unique.

Test des Oxford  Alfred Sargent : Le modèle iconique du formel

Difficile de choisir parmi toutes ces jolies paires, plus belles les unes que les autres. Nous sommes donc convenu qu’il fallait partir sur un modèle iconique et incontournable du vestiaire masculin : une paire d’Oxford. Vous savez, ces richelieu sans perforations comme le décrit si bien Galahad dans Kingsman !

C’est la paire la plus représentative du business. C’est un modèle sobre, épuré et qui se porte forcément en noir lorsque vous êtes en ville. En effet, nombre d’entre vous connaissent probablement ce fameux adage “no brown in town” qui désigne le fait que, dans le style anglais, on ne porte que des souliers noir en ville lorsqu’on travaille. (et que le marron est réservé à la campagne)

Nous avons donc opté pour une tenue ultra formelle : un costume croisé bleu marine à rayures (encore un petit clin d’oeil aux Kingsman), une chemise à micro-motifs ainsi qu’une cravate. Entre nous, en dehors d’un contexte formel, il vaut mieux éviter de porter des souliers noirs, qui ne vont pas avec une tenue plus décontracté (un chino, un jean ….). On peut tout à fait se passer de cravate, en revanche je pense qu’il faut systématique porter vos Oxford noires avec un costume formel. Cette paire d’Oxford provient de la gamme Premium (il faut compter 575€), dont nous avons détaillée les précisions plus haut.

 

Le cuir

Le grain est quasi invisible à l’œil nu, et ça tombe bien car sur une paire formelle on ne veut pas le voir. Il doit être fin, à l’aspect et au toucher lisse, sobriété oblige.

Les finitions

La forme

Bien entendu les formes sont nettement plus arrondies que ce que l’on peut trouver sur le marché, même pour les bouts rapportés. Des formes qui raviront ceux d’entre vous qui possèdent un pied plutôt large, vous y serez comblé. Pour ceux d’entre vous qui possède un pied fin (comme c’est le cas pour Valéry et pour moi-même), pas de panique, on peut tout à fait en porter.

La forme présente une belle cambrure au niveau du cambrion, pour un rendu fin mais qui permet de maintenir un minimum de confort.

Cela étant dit, il faudra être exigeant sur la taille et des plis se formeront plus profondément et plus rapidement.

Les œillets

Le soulier présente 5 œillets, c’est un grand classique. Ils sont fins et fondus, on ne les voit pas et c’est exactement ce qu’on attend d’eux : de la discrétion. Les lacets sont également noirs et la maison Alfred Sargent a le bon goût de ne pas nous avoir proposé une paire de couleurs en plus. J’en parle chaque fois (c’est une affaire d’état de la plus extrême importance) car je persiste à penser que les lacets de couleurs contrastants sont une faute de goût, et cela d’autant plus lorsqu’il s’agit d’un soulier noir.

Les surpiqûres

Sur une paire d’Oxford, on trouve traditionnellement une surpiqûre au niveau du haut du pied qui sépare le bout rapporté du reste du pied. On en trouve également une autre qui part du coup de pied et qui descend jusqu’à l’avant de la cheville en formant une légère courbe gracieuse.

Là encore, Alfred Sargent joue la sobriété et présente un modèle classique, sans fioritures. C’est ce qu’on attendait sur ce modèle, qu’il respire cette humilité élégante, si propre au style anglais.

La semelle

Elle est particulièrement belle et épurée. Réalisée sous gravure, vous observez qu’on n’aperçoit aucune couture sous la semelle en cuir. C’est une finition incontournable sur un soulier de luxe, qui doit présenter une semelle superbe et irréprochable comme c’est le cas ici. Une semelle de couleur sombre, encore une fois on retrouve cet esprit de sobriété qui habite définitivement cette paire de souliers. C’est beau, c’est subtil, c’est raffiné, ça nous plaît.

 

 

Conclusion sur Alfred Sargent

Sur cette paire d’Oxford issue de la gamme premium, on est clairement un cran au dessus de ce qu’on a l’habitude de vous présenter en termes de finitions et de matériaux. Les détails sont très soignés, les formes et le style travaillé avec subtilité, dans le plus pur style anglais et la première gamme est très compétitive pour un soulier made in Northampton : de 345€ pour une paire de Bowen by Sargent, en passant par la gamme premium de 550 à 600€,  jusqu’à 950€ pour la gamme AS Handgrade d’Alfred Sargent. Des paires que l’on peut retrouver soit directement sur le site de Manbow ou bien dans leur boutique qui vient tout juste d’ouvrir rue du Bac à Paris !

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