Bien porter des espadrilles: le guide ultime (et sortie de notre nouvelle collaboration)

Avoir les pieds au frais, mais sans s’abaisser aux tongs ? 

Je déteste avoir les pieds à l’air, du coup je ne porte que des chaussures fermées en été, ce qui tient forcément plus chaud. J’ai à peu près tout essayé pour être un peu plus au frais: des sneakers plus légères en toile, des mocassins (que ça soit penny loafers ou mocassins à picots), desert boots et j’en passe.

J’avais un peu laissé les espadrilles de côté, car je n’aimais pas forcément porter de chaussures sans chaussettes, et je croyais que le contact direct de la semelle en jute avec la peau était foncièrement désagréable.

Etant au Cambodge depuis presque 3 mois, avec des températures dépassant sans soucis les 40 degrés en saison sèche, j’ai finalement essayé et j’ai été très agréablement surpris.

Je vous ai du coup concocté un guide ultime pour bien porter des espadrilles, avec l’histoire, les conseils de style et les modèles qui se démarquent.

Vous trouverez à la fin de l’article un teaser de notre collaboration avec la marque d’espadrille Amboh, dont l’atelier fabrique des espadrilles à la main au Cambodge. Ces espadrilles seront disponibles en pré-commande dès le début de semaine prochaine. 

 

I L’histoire des espadrilles

Les espadrilles étaient à la base des sandales confectionnées en corde et portées depuis des milliers d’années (les premiers modèles découverts remontent à 4000 ans) dont la provenance est assez disputée entre Espagne, France et Egypte.

Lors du 13è siècle, une forme beaucoup plus proche de l’espadrille telle que nous la connaissons apparait dans la zone de la frontière franco-espagnole: elles étaient portées par l’infanterie du Roi Aragon. On les confectionnait à partir d’une plante catalane, l'”esparto”, ce qui donna son nom à l’espadrille


(elle comportait traditionnellement de longs lacets noués autour de la cheville)

Au début du 14è siècle, Mauleon commence une production massive d’espadrilles, en même temps que dans le pays Basque et la Catalogne. Elles furent amenées également en Amérique par les colons Espagnols (c’est pour ça qu’Outre-Atlantique, et en particulier en Amérique du Sud, on les appelle Alpergatas).

Il s’agissait de chaussures de bergers: la toile et la corde coutant comme vous vous en doutez beaucoup moins cher que du cuir. Tim Little, le fondateur de Grenson, les compare même à la 2CV des chaussures: elles sont bon marchés, durables, respirantes et déclinables dans de nombreuses couleurs.

A Mauleon, le berceau de l’espadrille, c’est la famille Béguerie, une famille d’anciens épiciers, qui lance la production massive d’espadrille pour livrer les ouvriers du Nord de la France et d’Amérique du Sud. Pour faire face à des demandes saisonnières importantes, ils font notamment appel à des ouvrières espagnoles, les “Hirondelles” qui travaillent de l’Automne au Printemps.

Etonnamment, les espadrilles étaient beaucoup portées par les mineurs dans le Nord de la France jusqu’à ce qu’on humidifie les mines pour limiter les Coups de Grisou , les semelles en corde sont alors remplacées par des chaussures avec semelles en caoutchouc.

En Espagne, elles sont portées par les soldats pendant la guerre civile d’Espagne. Là encore, elles sont remplacées par les semelles en caoutchouc.

C’est Yves Saint-Laurent qui relance le marché en 1960 avec les fameuses espadrilles compensées, qui sont conçues par Lorenzo et Isabel Castaner.

Les finitions caractéristiques

La semelle en jute

Je n’avais jamais porté d’espadrilles auparavant, et j’ai été bluffé par la différence de ressenti entre une semelle en jute et une semelle en cuir: c’est BEAUCOUP plus respirant et étonnamment souple (je ne porte en été que des chaussures fermées et j’avais jusque là l’habitude de porter des mocassins à picots, la différence en terme de sensation de fraîcheur est flagrante).

J’avais aussi beaucoup de mal à envisager ce genre de matière à porter à même la peau, toute la journée et redoutait les frottements. Au final, je dois avouer que c’est tout à fait inperceptible pour un usage urbain classique. Si la matière est plus rugueuse que du cuir classique, ça ne gêne absolument pas pour un usage urbain classique. Evidemment, on ne tentera pas de faire un marathon avec.

Evidemment, on les porte à même la peau, sans chaussettes (non, même pas de chaussettes invisibles). Ca ne pose pas de problèmes car le jute est hypoallergénique.

Enfin, contrairement au cuir, la matière est naturelle et n’a pas besoin d’être traitée.

Si les espadrilles traditionnelles ne comportaient qu’une semelle en corde (donc pas l’idéal pour la durabilité et protéger de l’humidité), la plupart des modèles disponibles sur le marché disposent désormais d’une semelle en caoutchouc.

Comment reconnaître une semelle en jute de qualité ? Plus le jute clair, plus il sera doux et de bonne qualité. Un jute plus foncé chauffera plus rapidement le pied.

La construction

Ca dépend énormément des modèles, mais la plupart (ceux que vous trouvez sur le marché à moins de 20-30 euros sont malheureusement relativement pauvres en terme de finitions et de renforts, et au final les coutures lâchent assez rapidement.
S’il est compréhensible d’être habitué à acheter une espadrille made in France moins de 20 euros, il ne faut pas oublier qu’on aura jamais une espadrille très durable, même si elle est fabriquée dans le pays Basque (c’est sûrement l’un des rares produits pour lesquels le Made in France n’est pas forcément gage infaillible de qualité).

Le cousu de la semelle à Mauleon est le plus souvent assuré par une machine (qu’on ne trouve que dans les usines mauléonaises). Le cousu main français est sinon en grande partie assuré en Espagne. L’espadrille traditionnelle de Mauleon est donc par défaut cousu machine.

La plupart des modèles ont donc une construction assez molle: jamais de renfort à l’arrière, mais parfois à l’avant. Il est réalisé en toile de jute sur les espadrilles de bonne qualité.

Conseils de style

La question à se poser: à quel registre appartient l’espadrille ?

Les interprétations sont assez variées: les puristes les mettront dans la même catégorie que les tongs et estimeront qu’elles se portent seulement dans une situation où on aurait pu être pied nu.
Cette position peut être légitime seulement si on a en tête l’espadrille bas de gamme du supermarché, à la toile molle, sommaire et sans subtilité. A travers les inspirations suivantes, on verra que les espadrilles peuvent en fait largement s’intégrer dans des tenues plus habillées.

Une espadrille réalisée en cuir ou dans un tissu plus travaillé a en réalité toute sa place dans une ville balnéaire, après la plage. Evidemment, on ne les choisira jamais en noir, la couleur réservée au formel. (même si paradoxalement elles étaient au départ confectionnées en noir).

Drake’s

Les différents lookbooks de Drake’s sont probablement la meilleure source d’inspiration pour porter des espadrilles, en jouant intelligemment avec les codes.

Symbole de l’élégance nonchalante, la marque prend un malin plaisir à jouer avec les codes et nous montre que même en ville, on peut porter des espadrilles avec une tenue un peu habillées, du moment qu’on choisit bien les matières et qu’on accessoirise correctement sa tenue, sans en faire trop.

Voici quelques cas d’école, du plus évident jusqu’au plus pointu:

Casual de vacances

Le combo chemise + short est très naturel avec les espadrilles: on peut néanmoins en tirer des tenues assez travaillées.

  • à gauche:  un short très structuré et un pli frontal typique du tailoring, un côté sérieux cassé en haut par le t-shirt
  • au milieu :une tenue preppy avec la chemise oxford col boutonné
  • à droite : un joli combo polo + veste légère

Casual urbain

On a ici des tenues plus urbaines:

  • à gauche: le combo classique chino décontracté et chemise en lin portée hors du pantalon, une tenue sans risques pour les soirées de vacances
  • au milieu: une tenue plus surprenante avec un pantalon en seersucker très habillé (ça se voit au niveau de la ceinture et de l’ourlet). Le contraste entre le bleu marine de l’espadrille et le blanc/bleu clair du pantalon marche particulièrement bien. A noter qu’on a ici un bel exemple de matière un peu brut qui s’accorde bien à ces chaussures
  • à droite: le pantalon beige est plutôt habillé, c’est en particulier l’aspect brut de la chemise popover qui apporte à cette tenue tout son intérêt

Habillé

Certes, il s’agit ici de tenues beaucoup plus pointues, dignes de lookbooks ou d’une virée au Pitti Uomo, mais qui ont tout de même le mérite de montrer qu’une espadrille peut aussi bien s’intégrer dans une tenue habillée:

  • à gauche: c’est pour moi la tenue la plus risquée des trois du fait de son layering en haut. Toutes les pièces restent assez casual cependant pour s’accorder avec des espadrilles: le costume beige texturé, la chemise oxford à rayures roses col déboutonné, la cravate large à motifs et le gilet en lin.
    Ce qui fait toute la difficulté de cette tenue, c’est l’équilibre précaire qui fait que la tenue reste assez casual pour accepter des espadrilles. Si vous remplacez par exemple la chemise oxford par une chemise popeline, alors tout s’effondre.
  • au milieu: même chose ici, même si on a un costume cravate, tout est assez décontracté pour tolérer le port d’espadrilles. Aussi bien le costume complètement déstructuré, que la cravate à motifs. La chemise est ici un peu plus lisse, avec un col cutaway plus sérieux, ça passe ici mais une chemise col boutonné aurait été plus cohérente
  • à droite: deux tenues pour le prix d’une. Celle de gauche passe sans soucis grâce au costume en lin. Celle de droite a un pantalon plus habillé, à la matière un peu plus lisse: le côté décontracté et nonchalant est apporté par la chemise, également en lin et avec une coupe d’été plus bouffante et aérée.

Nicola Radano

Nicola Radano, un influenceur italien (et fondateur de la marque de cravate Spacca Neapoli) adopte lui aussi les espadrilles dans des tenues variées.
Sans surprises, dans des tenues casuals:

Mais aussi dans des tenues bien plus habillées, avec des pantalons beaucoup plus travaillés, d’un registre quasi sartorial:

La cohérence est maintenue dans la tenue à travers leur couleur et surtout leur matière estivale: l’association avec les espadrilles marche en particulier avec le lin dans la tenue de gauche.

Pourquoi ? Car il faut une pièce un minimum texturée pour faire echo au côté brut de la toile de l’espadrille, et surtout de la jute de la semelle.

Ambrosi Napoli

On peut aller sur les extrêmes des pantalons habillés avec la maison Ambrosi Napoli, un des pantalonniers bespoke les plus respectés de son domaine:

Le style de la photo de gauche laisse à désirer car le pantalon est d’un registre trop formel et urbain: son gris, même s’il est clair, rappelle trop celui des costumes business, et sa texture est beaucoup trop lisse. Le motif rayé sur l’espadrille n’arrange rien, et on aurait préféré la sobriété d’une simple espadrille bleu marine.

En revanche, l’espadrille s’accorde parfaitement dans la photo de droite grâce à une combinaison de couleur simples, et aussi car la matière du pantalon le permet.

On le voit bien avec ces dernières photos: si les espadrilles s’intègrent bien dans des tenues avec des pièces aussi habillées, les mettre dans la même catégorie que les tongs et les réserver strictement à la plage est une vision beaucoup trop conformiste et limitée qui vous ferait passer à côté du potentiel de cette pièce.

Par contre, l’art de les porter en ville l’été, hors contexte balnéaire, demande une bonne maîtrise de sa garde-robe d’été, et en particulier d’être à l’aise avec les matières et couleurs estivales (ce qui a priori devrait être votre cas avec les conseils du blog 🙂 )

Les espadrilles dans la culture populaire

Derniers exemples avec les célébrités:

Si Alain Delon et Humphrey Bogart sont de bons modèles de nonchalance, la tenue proposée par Picasso est plus discutable avec les chaussettes.

Notre sélection

On a choisit de se concentrer sur des modèles moins connus que la plupart des marques d’entrée de gamme proposées traditionnellement (Pare Gabia, Don Qui Chosse, Tom’s etc)

1 Les espadrilles en cuir

Velasca

Des espadrilles confectionnées en Italie avec toutes les finitions caractéristiques du Pays Basque et un cuir suédé fin, souple et déperlant. Seuls inconvénients: c’est cher et ça tient plus chaud qu’une espadrille classique, non seulement à cause du dessus en cuir mais aussi de l’insert en cuir dans la semelle.
On aime cependant beaucoup cette proposition de style originale.

Manebi

La marque propose des espadrilles confectionnées en Espagne, en cuir suédé et en toile: on apprécie l’offre sur les toiles texturées qui sont disponibles à partir de 90 euros.

2 Les espadrilles à lacets: Octobre Edition

Une forme que certains trouveront un peu bâtarde, mais qui n’est pas une faute de goût en soit. La proposition en terme de style est intéressante pour ceux pour qui les espadrilles classiques peuvent faire trop négliger, même si ce modèle peut toutefois faire penser à des sneakers en toile bon marché ( et on perd aussi la facilité d’enfiler ses espadrilles).

3 Castaner

Une marque qui devient emblématique à partir des années 70, lorsque Yves Saint-Laurent charge Lorenzo et Isabel Castaner de réaliser les premières espadrilles compensées. C’est la marque qui innove probablement le plus sur le plan esthétique, comme on peut le voir avec les modèles sneakers ou mocassin.

 


En revanche, et on le voit bien sur son modèle basique Pablo (80 euros tout de même pour une espadrille en toile), c’est une marque vers laquelle se diriger pour sa créativité plutôt que pour son rapport qualité/prix.

Notre collaboration: les espadrilles Amboh x JamaisVulgaire

A travers cette collaboration, nous avons voulu apporter une vraie valeur ajoutée à ce qui existait déjà, on voulait des espadrilles avec:
tout le savoir faire traditionnel du Pays Basque, transmis ici à cet atelier de Phnom Penh (vous reconnaîtrez la fameuse couture Ojal dans la vidéo)
avec des finitions travaillées:  qui les rendent bien plus robustes et durables que les espadrilles bon marché (même celles Made in France)
avec une matière intéressante en terme de texture et de lumière: il s’agit des écharpes en coton premium que nous vous avions proposé l’Automne dernier, avec un motif diamant traditionnel khmer

On vous en dit plus en début de semaine prochaine et on vous laisse avec notre teaser:

 

 

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