Test&Avis Crockett&Jones Hand Grade: ce qui différencie un très beau soulier britannique, l’exemple des richelieu Lonsdale

Vous savez ce qui différencie une très belle pièce du reste ?

Et bien au premier coup d’oeil pas grand chose à vrai dire. On le voit en tailoring, en horlogerie et en cordonnerie: il faut un vrai regard de passionné pour discerner le haut-de-gamme d’un joli moyen-de-gamme.

C’est encore plus le cas dans un secteur comme le soulier, par exemple si on veut comparer différentes marques de souliers britanniques de Northampton.

Ainsi, l’idée dans cet article dédié à Crockett&Jones et à sa richelieu Lonsdale de la gamme Hand Grade, l’idée est de mettre en valeur les points sur lesquels cette maison s’est différenciée par rapport aux autres enseignes de Northampton, qui partagent un positionnement similaire.

I Crockett and Jones: rappel

1 Un atelier centenaire qui se développe prudemment

Arthur vous avait dressé un portrait complet de la marque fin 2019: je vous renvoie donc à son excellent article, les choses ont assez peu changées depuis (ce qui est assez normal pour une marque de 140 ans bien établie avec des traditions fortes).

Ce qu’on avait pas évoqué cependant, c’est que Crockett&Jones a un parcours de marque d’usine assez typique: elle a énormément produit en marque blanche pour d’autres maisons mais a beaucoup baissé en qualité dans les années 70.
La maison s’est ensuite réorganisée pour produire seulement du haut-de-gamme pour sa propre marque. Un sacré challenge donc, comparable à celui qu’a pu vivre une marque comme Private White VC quelques décennies plus tard.

Les modèles de ces débuts n’ont pas beaucoup changé, et étaient à l’époque surtout en cuir grainé noir (une valeur sûre sur le marché britannique): elle s’est au fur et à mesure inspirée des marchés étrangers, notamment la France, pour développer des modèles plus élégants et des formes plus variées.

L’atelier se développe de manière prudente, et prend le temps de former sa main d’oeuvre dans les règles de l’art et sans précipitations: on compte au final un peu moins de 500 salariés et moins de 5000 paires par mois.

Je vous conseille d’ailleurs de consulter les articles type Secret of the Trade, Behind the Scenes et The Voice Of qui sont une très belle source d’informations, avec une transparence assez exemplaire.

Ainsi la demande est supérieure à l’offre pour certains modèles: il vous faudra ainsi attendre plusieurs mois sur certaines paires comme l’icônique Coniston.

2 Une actualité ancrée dans la culture

Rassurez-vous cependant, la paire que je présente en détails ici est un basique de la collection Hand Grade, qui est disponible en permanence.

On peut simplement noter quelques sorties intéressantes, notamment la ligne développée pour le dernier film James Bond No Time to Die.

3 Un éditorial de pointe, ultra pertinent

Si vous êtes un sartorialiste accro à Instagram, la stratégie de contenu de Crockett&Jones a tout pour vous plaire: outre les séries d’articles sur le savoir-faire assorti de superbes photos, on trouve également des articles invités de pointures comme Andreas Weinas avec des illustrations ultra-quali du fameux Jonny Leighart.

Le tout est proposé dans un format assez court et digeste.

On sent en tout cas réellement que c’est un contenu qui est né de la passion d’une marque qui partage les mêmes valeurs et le même univers que sa communauté (et pas un contenu un peu générique uniquement là pour du SEO).  Ca mérite d’être souligné car c’est beaucoup plus rare qu’on ne le croit.

L’univers est ainsi soigneusement développé, et la marque parvient même à donner une vraie histoire et une identité à chacune de ses formes à travers ses articles de présentation. 

Gamme Hand Grade vs Main Line

Là où je souhaitais aller un peu plus loin que le précédent article, c’était dans les différences propres à la gamme Hand Grade.
Elle se distingue à la fois par les formes, les cuirs utilisés et enfin les finitions.

Rappelons également qu’Hand Grade est une appellation: tout n’est pas fait à la main, il s’agit toujours d’un montage Goodyear cousu à la machine (et non pas d’un cousu trépointe fait main).

La semelle est toujours un excellent indicateur de la qualité d’une chaussure, voici ce qu’on retrouve de particulier sur la gamme Hand Grade:
– une couture Goodyear cousue sous gravure: pour une semelle plus minimaliste, et qui va aussi protéger la couture lors des premiers ports
– une semelle en cuir au tannage végétal extra-lent à l’écorce de chêne
– un talon biseauté: pour éviter de se prendre le talon dans l’intérieur du pantalon, ce qui peut arriver dans les escaliers si vous portez un pantalon avec une ouverture généreuse à la cheville
– les contours de la semelle reçoivent une finition à la cire d’abeille pour un rendu plus net et plus de durabilité

Le cuir: des peaux qualitatives et une patine subtile

C’est particulièrement visible sur les modèles en marron: les meilleurs peaux sont sélectionnées sur la gamme Hand Grade. On leur applique ensuite plusieurs couches de brunissement pour un effet très légèrement vieilli. C’est un traitement très subtil qui prend du temps (il est aussi appliqué sur la gamme principale).

Ce processus n’est pas une patine ordinaire: il s’effectue en fait en plusieurs fois pour arriver à un rendu extrêmement subtil. De loin, on pourrait croire à un uni classique mais, en observant attentivement le cuir, de subtiles nuances se révèlent au fur et à mesure.

Deux étapes sont nécessaires pour ce processus:
– le brunissement, effectué par un artisan brunisseur qui va frotter certaines parties de la chaussures pour faire subtilement varier les tons pour ensuite appliquer une patine avec un cirage de haute qualité.

C’est une particularité de la gamme Hand Grade qui ne se voit du coup pas spécialement sur les paires en noir: c’est la raison pour laquelle j’ai sélectionnée la paire Lonsdale en marron. Elle gardera tout de même une formalité indéniable, tout en étant relativement polyvalente.

II TEST DES LONDSDALE, FORME 363

 

Un bout rond, mais une silhouette globale affinée

Si je vous dis bout rond et cousu Goodyear à Northampton, vous seriez tout à fait en droit de vous attendre à une chaussure un peu pataude, loin de la finesse de modèles italiens plus racés par exemple.

Au final, cette différentiation n’est plus vraiment pertinente de nos jours , en particulier grâce aux produits effectués par les usines britanniques sur les la silhouette des souliers.

N’oublions pas non plus que le bout rond est ici asymétrique: l’angle est différent sur la gauche et sur la droite du bout. C’est un patronage beaucoup plus adapté à la plupart des pieds.

Si je devais m’appuyer sur un élément pour différencier Crockett&Jones de ses concurrents britanniques, sur la même gamme de prix, c’est la finesse de cette forme et de l’allure globale de la chaussure qui évoque davantage un Blake racé italien qu’un Goodyear britannique plus costaud.

Le cuir box calf

Ce qu’il faut d’abord rappeler, c’est à quel point Crockett&Jones reste une maison sélective sur ses cuirs: ça peut paraître évident sur ce genre de budget, mais ce n’est pas toujours le cas.

Le contrôle qualité se fait à chaque niveau de la chaîne, et il est très courant que la boutique renvoie des paires à l’usine pour des plis d’usure au premier abord tout à fait anodin.

Bref, vous n’aurez ici pas les problèmes de cuirs variables qu’on peut parfois rencontrer en milieu de gamme: un article complet est d’ailleurs dédié au sujet.

Crockett&Jones travaille ainsi avec des tanneries européennes chez lesquelles seules les peaux de grade A sont retenues, ce qui représente les meilleures 5 à 6% des peaux produites. Même parmi ces peaux, parfois seulement la moitié du cuir est utilisable (à cause de défauts usuels type veines etc).

Pour aller encore plus loin, l’interview du responsable des achats des cuirs est particulièrement intéressante.

Comme vous le savez, le cuir box calf est toujours un peu rigide au début et s’assouplit au fur et à mesure des ports: plus on achète du box calf bas de gamme, plus il est rigide au début (à moins d’opter pour un cuir plus fin).

Ici, il s’assouplit facilement au bout de quelques jours de ports. C’est ce qu’on peut attendre d’un box calf dans cette gamme de prix: être à la fois durable et confortable rapidement.

Finitions notables

Une richelieu six oeillets

Certains verront ça comme une hérésie, mais ces six oeillets rendent le fit de ces richelieu bien plus permissifs pour ceux qui ont des cou de pied très prononcés par rapport à un cinq oeillets classique. C’est souvent les cou de pied forts pour qui les richelieu sont particulièrement inconfortables, c’est d’ailleurs pour ça qu’on a inventé la derby !

La forme 363 au porté

C’est assez déstabilisant car j’ai du size down plusieurs fois (de 7.5 à 6.5): autant vous dire qu’avec une forme aussi fine, je m’attendais à ce que ça soit très inconfortable. Ce n’est au final pas du tout le cas: l’entrée est généreuse (en particulier grâce à un beau travail effectué sur le cou-de-pied) et on se sent tout de suite parfaitement maintenu, en particulier au niveau de l’arche et aussi du talon.

J’ai en tout cas rarement vu une chaussure aussi fine et aussi confortable, dans cette gamme de prix (évidemment, on peut probablement aller plus loin, mais sur un budget supérieur, chez des marques comme Gaziano&Girling).

Une cambrure marquée

Il n’est pas forcément facile d’obtenir une vraie finesse au niveau de la cambrure: ça demande énormément de précision sur un cousu Goodyear machine. Ca se ressent en tout cas tout de suite au niveau du confort avec un excellent maintien de l’arche.

Un talon bien affiné

C’est la grande particularité de la forme 363: le talon est affiné. Je ne vous cache pas qu’au premier essayage ça fait un peu peur tant l’espace du dessus semble réduit ici.

Le maintien du talon est au final bien meilleur et, grâce au boutonnage 6 oeillets, on a beaucoup plus de marge au niveau du cou-de-pied. Il s’agit en définitive d’un beau travail d’équilibriste

Ce n’est pas forcément flagrant avec une photo de la paire seule, voici donc une petite comparaison avec mes autres souliers. Vous verrez que le talon s’élargit toujours un peu au niveau de la base sur le reste et pas sur les Lonsdale:

On a pourtant ici à gauche des richelieu CNES cousu trépointe et à droite des richelieu Incorio cousu Blake: deux montages qui permettent théoriquement une forme plus fine qu’un montage Goodyear.

Les subtiles finitions qui font la différence

Les finitions que je vais vous présenter peuvent vous sembler assez courantes sur des fabrications portugaises ou espagnoles.

Elles ne se trouvent en revanche que dans le haut du panier de la production à Northampton, car la main d’oeuvre y est logiquement plus chère. Mais n’oublions pas non plus que Northampton reste le berceau du Goodyear et que leur execution est irréprochable

Le talon biseauté: cette petite encoche au niveau de l’intérieur du talon permet d’éviter au pantalon de s’accrocher, notamment en montant un escalier. Une finition désuète vu la coupe actuelle des pantalons beaucoup plus resserrés au niveau des chevilles, mais qui témoigne d’une fabrication plus soignée.

Le cousu sous gravure: parfait pour protéger votre paire durant les premiers ports, avant d’aller faire poser un patin.

Le travail de la semelle: Evidemment, le cuir de la semelle a subit un tannage végétal extra-lent à l’écorce de chêne (un grand classique dans cette gamme de prix).
Ce qu’on ne retrouve pas ailleurs en revanche, c’est la finition à la cire sur la semelle, et également un travail des couleurs similaires au cuir de la tige.

Sur cette photo, on note à la fois le travail méticuleux réalisé sur la semelle, mais aussi les cambrions en bois bien mis en valeur au niveau de l’arche.

Les cambrions en bois: des cambrions résistants courants dans cette gamme de prix, et qui ne vous feront pas sonner aux détecteurs de métaux à l’aéroport contrairement aux cambrions en métal (qui peuvent d’ailleurs dans certains cas extrêmes se casser).

Les lisses rondes internes et externes: ça peut sembler assez classique aussi, mais ce n’est pas une finition qu’on retrouve souvent sur du cousu Goodyear à Northampton (mes Alfred Sargent, avec un prix similaire, n’en ont pas par exemple).

Talon en cuir: le talon est réalisé en plusieurs couches de cuir. On y insère ensuite des vis en laiton pour bien fixer la couche supérieur (même si de nos jours c’est surtout décoratif).

Contreforts et bout dur en cuir: dans cette gamme de prix, les contreforts et bout dur sont évidemment en cuir (ils peuvent être en plastique chez certaines marques milieu de gamme). Le cuir vient d’ailleurs souvent des chutes de cuir utilisées pour le talon: c’est ce qu’on appelle leather board (et c’est ce qui est couramment utilisé dans le prêt à chausser haut de gamme).

III CONSEILS DE STYLE

Quand on pense à des richelieu bout droit en box calf, on pense forcément à une tenue de bureau un peu lisse, et sans forcément d’originalités sur les couleurs ou les motifs.
Ce modèle Lonsdale fait exception à la règle pour deux raisons:
– sa couleur marron
– son traitement burnished qui rend sa couleur extrêmement riche

Même si on est sur un box calf, le cuir est assez travaillé pour qu’on puisse s’amuser un peu et se permettre quelques jeux de textures dans la tenue.

1 Gentleman Farmer habillé

Ainsi, il était difficile de ne pas insérer au choix du tweed ou du Prince de Galles: j’ai choisi de faire les deux ici.
Attention évidemment à éviter deux écueils:
– pas de gros pantalons en tweed: même avec cet effet burnished, le box calf serait bien trop lisse à côté d’un tweed rugueux
– des motifs discrets, un peu fondus: les carreaux rouges du costume et ceux de la safari Jacket restent relativement discret.

Pour faire echo à ce registre un peu Gentleman Farmer, j’ai choisi des chaussettes vanisées de couleur verte forêt et bleu qui forment une transition efficace entre le pantalon et les chaussures, tout en restant assez formelles car il s’agit d’un fil d’Ecosse assez fin.

De la même manière, le tissu du costume, un Holland&Sherry Bouclana, apporte à la fois de la texture mais reste au demeurant assez lisse par rapport aux chaussures.

 

Je porte les richelieu Crockett&Jones avec:
– un costume Clotilde Ranno
– des chaussettes Maison Baylé
– une cravate Dare in Paris
– une chemise Maison de l’Homme
– une safari jacket Besnard

Conclusion

Comme toujours, l’idée de cet article n’est pas d’encenser la marque mais de vous y aider à y voir plus clair: à comprendre comment elle se différencie de ses concurrents avec fabrication et positionnement similaire (en définitive les souliers anglais en cousu Goodyear fabriqués à Nortampton entre 500 et 750€).

Crockett&Jones a ainsi pour moi effectué un sacré travail sur trois points:
– la qualité et la variété des formes: Crockett&Jones a su sortir de l’éternel cliché du soulier britannique pataud
– la régularité et le travail du cuir: une qualité de cuir constante avec un contrôle qualité très sérieux, et surtout un travail de patine très approfondi sur les cuirs unis
– et (ce n’est pas vraiment relatif qu’au produit) mais une communication qui parle à tout le monde: aussi bien le sartorialiste puriste qui appréciera une illustration de Jonny Leighart réalisée pour la marque, que le néophyte qui verra la paire dans le dernier James Bond

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