ET SI VOUS DEVENIEZ BONZE POUR DEUX MOIS ? (ARTICLE INVITE)

Vous le savez, je suis retourné au Cambodge pour continuer le blog et commencer de nouveaux projets (dont je vous reparlerai au final en Janvier). Vous l’aviez déjà vu avec le t-shirt Saint-Paul, le Cambodge et l’Asie du Sud-Est ont une culture et une spiritualité marquées, dont il fallait vous parler.

J’ai justement pu rencontrer Arnaud, en backpacking depuis un an dans l’Asie du Sud-Est, qui a passé deux mois en tant que bonze en Thaïlande et au Laos. Une expérience particulière qui n’a rien à voir avec la mode mais qui valait tout de même le coup d’être racontée (et qu’on a encore jamais vu, même sur la plupart des blogs de voyage).
Bref, voici votre lecture enrichissante de la journée, qui ne vous prendra qu’une dizaine de minutes.

 

Une vie de moine : Arnaud en mission infiltration pour JamaisVulgaire (Wat Phu Kouay, Luang Prabang, Laos, avril 2014)

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Il est 3h45. Le gong, situé à quelques mètres de ma hutte, retentit bruyamment. Comme chaque matin, je me réveille en sursaut.

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Mon colocataire est déjà réveillé. Il est plongé dans ses bouquins et “révise” ses cours d’anglais, me dit-il.
Je me vêts maladroitement de ma toge orange et gagne promptement le monastère.
Je m’assieds à ma place habituelle et me relaxe. Il règne un calme parfait.

Il est 4 heures, le gong résonne à nouveau. Je m’éclaircis la voix et entame les chants, en chœur avec mes 27 camarades novices (apprentis moines) et mes 6 camarades moines.
Certains novices ont des voix pures et apaisantes. D’autres sont adolescents et en pleine mue.

Mes yeux embués peinent à lire mes notes retranscrites phonétiquement et mes fautes de prononciation font glousser les novices les plus jeunes.
Pour ne rien arranger, les chants varient chaque jour au gré de l’humeur du moine le plus expérimenté du monastère.

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Une session de chant, en langue pali, la langue originelle de Buddha

Il donne le feu vert pour la méditation et nous nous asseyons en lotus. Nous pratiquons la méditation dite vipassana, centrale dans le bouddhisme Theravada (majorité des pays d’Asie du Sud-est).
La méditation assise, la plus commune, consiste en bref à se concentrer sur sa respiration et à y ramener constamment ses pensées.
Nous tentons de n’observer que le moment présent, avec attention, neutralité et bienveillance ; d’être conscient de nous-même, notre corps, nos sens, notre esprit.

L’objectif est d’atteindre une totale liberté de pensée cosmique vers un nouvel âge réminiscent. Nan je déconne.

Je ne me considère pas comme quelqu’un de particulièrement spirituel au sens religieux, mais c’est un exercice qui m’a énormément apporté et que je recommande à tous, même s’il s’agit de 5 minutes par jour.
La méditation est malheureusement ternie par une réputation un peu hippie et c’est dommage. Il y a en réalité tout un tas d’outils cognitifs et de développement personnel très utiles à prendre dans la méditation (et la philosophie bouddhiste dans son ensemble) pour faire le vide, calmer son esprit, être plus conscient de ses pensées et émotions, mieux les contrôler et remodeler ses schémas cognitifs àson gré.

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Nous aurions environ 50 000 pensées par jour (+/- 30 000 selon les sources).
Pour ma part, je suis a plus de 200 000 :). C’est énorme !
Quel que soit le nombre exact, il est considérable et nous ne sommes souvent conscients que d’une infime partie de ces pensées.
Méditer, c’est aussi muscler sa capacité à se réveiller des dérives de notre esprit, et identifier ces pensées. Cela requiert un effort mais c’est une habitude à prendre et c’est une formidable base de développement personnel.

Pour ceux d’entre vous qui sont peu ou pas familiers avec la méditation, il s’agit de fermer les yeux et de ne plus être, ressentir, vous identifier à votre esprit mais de l’observer, d’un œil extérieur.
Essayez et vous constaterez sûrement avec un peu d’entraînement que c’est une véritable prolifération mentale à laquelle on ne prête jamais attention.
Et c’est bien dommage car elle affecte a nos dépens nos émotions, notre perception des autres, de nous-même et du monde qui nous entoure.

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Certains novices ont 10 ans à peine. Beaucoup s’endorment, toujours assis en lotus, leur tête avachie sur le sol.
Je m’endors aussi parfois et tente laborieusement de lutter contre la fatigue.

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Dès qu’ils ont appris a compter, les enfants peuvent devenir novices (NB : le comptage des perles du collier est une méthode de méditation).

Il est 5h30. Comme les centaines de moines de la ville, nous entamons la procession méditative pour collecter notre  pain riz gluant quotidien.
Nous marchons pieds nus pour faciliter la méditation en marche (être conscient de nos gestes, du mouvement de nos pieds et du contact avec le sol) et chaque fidèle que l’on croise nous donne – pour la plupart – une petite boule de riz.
Il fait nuit et hormis quelques chiens de rue qui arpentent la ville, le silence est omniprésent.
Personne ne s’adresse la parole, aucun regard ne se croise. Chaque bonze regarde le sol devant lui lorsqu’il marche, ou dans son bol lorsqu’il collecte la nourriture.

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Les premiers jours suscitent beaucoup d’étonnement et de rires qui contrastent avec l’atmosphère paisible.
De jour par ailleurs, des “beung, beung, thiou-a farang” (“regarde, regarde, un novice étranger” en lao) fusent à chaque local croisé et je suis régulièrement montré du doigt.

On me fait vite comprendre dès mon premier jour que les remerciements aux généreux fidèles ne sont pas de rigueur.
On m’explique également qu’un bonze ne doit pas répondre au salut, qui (lorsqu’il est fait à un moine) consiste à joindre les deux paumes et a mettre les pouces sur le front.
C’est étonnamment difficile à intégrer tant la politesse est un réflexe ancré.

La raison est simple: selon les traditions nationales issues du bouddhisme, les dons sont en fait d’une certaine manière intéressés.
Ils permettent d’accumuler du bon karma et à terme (dans leurs vies ultérieures) échapper au “cycle des réincarnations” (ou samsara) et ainsi atteindre “l’éveil” (ou Nirvâna).

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Nous marchons en général près d’une heure et demie à un rythme soutenu, sur des chemins parfois graveleux. C’est douloureux mais mes plantes de pied s’épaississent rapidement.
Parfois il pleut. Parfois à torrent. Mais nous ne sommes pas autorisés à porter de parapluie pendant la collecte, ce qui donne lieu à des tribulations boueuses et pour le moins folkloriques.
Les nuits de pleine lune sont particulières : nous nous rasons le crane et les sourcils. Mais si nous les attendons avec impatience, c’est parce que les fidèles sont très nombreux à venir donner de la nourriture et que beaucoup donnent des sucreries.
Elles nous changent de notre régime à base de riz gluant et les jeunes novices en sont particulièrement friands.

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Il est 7 heures, nous revenons de notre marche et nous attablons. Le repas est silencieux et méditatif. Nous sommes conscients de nos gestes, de nos sens.
Nous mangeons pour combler les besoins du corps et non de l’esprit.
Les désirs ne sont qu’une formation de l’esprit, l’attachement et l’identification à son esprit mènent à la souffrance, m’explique-t-on.
Le prochain repas est à 11 heures. Après cela, on ne pourra plus manger avant le lendemain matin.
Mon estomac proteste au début mais il s’habitue rapidement.
Il m’est bien revenu aux oreilles une fois ou deux que certains novices mangeaient parfois le soir en cachette, mais ils font globalement preuve d’une étonnante discipline pour leur âge.

Alms Offering to 10000 monks - Chiang Mai, 2013

En effet, en plus de cette contrainte alimentaire, 9 autres préceptes sont imposés.
Lors de leur 20 ans, s’ils décident d’une ordination complète, ils deviendront moine et seront soumis à 227 préceptes (311 pour les très rares femmes), beaucoup plus détaillés.
Parmi ceux-ci, ne pas nuire aux êtres vivants. Cela inclut les moustiques – parfois porteurs de malaria – qui nous torturent pendant les séances de méditation, par leurs piqûres et leurs bourdonnements incessants, ou les tarentules qui font parfois des irruptions surprise sous la douche.

Les préceptes abordent des sujets aussi variés que le confort (épaisseur limite des matelas notamment), les possessions autorisées, l’argent (un bonze n’a pas le droit de gagner d’argent) et celui très tabou de la SEXUALITE (écrit en majuscule pour vous donner encore plus envie de lire).

Selon la patimokkha (l’ensemble des règles à respecter), on ne doit pas toucher une femme en ayant des “pensées lubriques”.
En pratique, les traditions locales ont évolué et nous ne touchons ni de donnons/prenons quoi que ce soit à une femme de la main à la main.
La masturbation est également un sujet délicat, surtout pour des adolescents libidineux dans la fleur de l’âge. Aborder le sujet des filles conduit par ailleurs souvent à des gloussements gênés.
Dans le cas des moines, le détail des préceptes est parfois amusant. On trouve ainsi dans la patimokkha des perles telles que : “si un moine insère son sexe dans le sexe, l’anus ou la bouche d’un cadavre (deva, humain ou animal et quel que soit le sexe) dont le corps a été majoritairement rongé par (au moins) un chien, il commet un thullaccaya”.
Cela laisse d’autant plus perplexe qu’on sait que ces textes se sont étoffés progressivement à la suite de situations avérées.

Malgré les règles, personne ne se plaint jamais. Les crises d’adolescence sont inconnues au bataillon.
En effet, les jeunes novices sont souvent issus de familles pauvres des régions rurales et sont très reconnaissants à l’égard de l’institution bouddhiste.

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Trop de swag!

En plus de leur enseigner des valeurs morales, des outils de bien-être, un sentiment d’appartenance et de leur permettre de construire des amitiés très fortes, l’ordination est un formidable tremplin qui leur permet d’accéder à des études autrement inabordables.

Cerise sur le gâteau, ils bénéficient également de tenues vestimentaires indémodables et polyvalentes, et tout cela gratuitement. Les robes d’une teinte orange très profonde s’accordent parfaitement avec les accessoires (ceinture orange, bonnet orange, chaussettes oranges…) dans un camaïeu de safran mordoré.
La dernière collection A/W 2014 intègre même un parapluie d’un orange « carotte râpée » très caractéristique pour une dernière touche de style.
La robe permet par ailleurs de jouer sur un style plus connoté ninja bouddhiste en jouant sur des effets de drapé qui brouillent les silhouettes, à l’instar d’un Damir Doma ou d’un Rick Owens.

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Observez le jeu sur la longueur de mes jambes et de mon torse, notamment grâce au positionnement de la ceinture.

Conclusion : si vous voulez un style unique, vous avez deux options.
Devenir moine bouddhiste ou lire les guides de Valéry 😛