Atelier du Tranchet: à la découverte de la botterie sur-mesure

Vous connaissez le plus grand ennemi d’une passion ?

C’est probablement la lassitude, avec parfois l’impression d’avoir déjà tout vu, que tout a déjà été fait. Si l’offre peut parfois effectivement être redondante dans le prêt-à-porter, ce n’est en revanche pas vraiment le cas dans la mesure.

Et c’est justement ça qui m’a tout de suite plu chez Atelier du Tranchet: la volonté d’aller plus loin et de se réinventer, de se demander comment innover dans un secteur où on a l’impression que tout a déjà été fait.

Cet article sort donc un peu des sentiers battus, et son objectif est de vous faire apprécier une forme plus artisanale que fonctionnelle, avec des parti pris esthétiques qui peuvent être un peu déstabilisants.

I LES DÉBUTS D’ATELIER DU TRANCHET: LA RENCONTRE DE TROIS HOMMES

1 La rencontre de Philippe de Paillette, Christophe Corthay et Christophe Algans

Tout commence avec la rencontre de Philippe de Paillette, alors directeur international dans les parfums et cosmétiques, avec l’univers de la chaussure sur-mesure : elle se fait en 1996, Philippe découvre par hasard Pierre Corthay et y commande une première paire de chaussure sur-mesure. Il y découvre un savoir-faire et une passion pour le produit qu’il n’avait encore jamais connu dans le luxe plus grand public.
La passion, c’est contagieux, en effet l’ambiance fascinante mais bon enfant de l’atelier de Pierre Corthay fascine très vite Philippe qui s’y rend alors dès qu’il en a la possibilité.

C’est donc logiquement que Philippe propose à Pierre d’ouvrir le capital de sa société et d’y rentrer comme investisseur pour développer la marque, et ouvrir les marchés japonais et américains, friands de cet artisanat français de pointe.
L’expérience se solde toutefois par des divergences stratégiques à la suite desquelles Philippe vend ses parts, tout en restant proche du frère de Pierre, Christophe.

Pierre Corthay connaît quelques années plus tard des difficultés : l’entreprise doit déposer le bilan et est rachetée.

2 La naissance d’Atelier du Tranchet: une volonté d’indépendance et d’expression artistique

Avec ce nouveau management, Christophe Corthay n’arrive plus à s’exprimer à 100% chez Corthay.
Il quitte la maison en 2014, pour lancer avec Philippe un nouveau projet qui conviendrait davantage à la vision qu’ils partagent de la chaussure sur-mesure.

Christophe Algans, dit Toulouse, suit Christophe Corthay dans l’aventure : l’Atelier du Tranchet est monté en 2015 et ouvre début 2016.

De gauche à droite: Christophe Algans “Toulouse”, Christophe Corthay et Philippe de Paillette

Le bouche à oreille ramène très vite un nouveau public et permet à l’atelier d’être rentable dès la première année.

Une grande majorité des créations de souliers contemporains de Pierre Corthay avaient en fait été réalisées par Christophe, et c’est justement dans ce style qu’il souhaitait poursuivre son travail, selon un axe plus décalé et rock’n’roll qui revendique une identité qui n’existait pas jusqu’à présent dans l’univers de la mesure.

Son style se distingue notamment par plusieurs traits caractéristique :
– Forme allongée
– Talons sculptés et creusés
– Semelle avec dessin unique
– Embauchoirs ultra travaillés

C’est ce qu’on voit bien sur la ligne Tranchet Vif, modèle Darkvador (un nom choisi pour son côté décalé et sombre) Satan:

La créativité n’est pas en reste sur les paires femmes:
– à gauche: une bottine en poulain orange
– à droite: une derby contrastante croco

Autre particularité : les paires en box calf sont livrées avec la miniature de la forme de montage, tandis que les paires en crocodile avec une miniature complète de la paire.
C’est difficile à croire mais la forme multicolore que vous pouvez voir à droite est intégralement faite de papier.

 

Le talon creusé

La signature la plus notable de l’atelier du Tranchet est très certainement son talon sculpté, qui est d’ailleurs déposé à l’INPI.

Aussi appelé talon creusé, cette finition est le chef d’œuvre de réception de Christophe Corthay. Il s’agit d’un travail d’exception, perfectionné sur des centaines d’heures et jugé par la communauté des Compagnons du Devoir comme une véritable prouesse technique.

Petit aparté sur le compagnonage : les Compagnons du devoir assurent une formation extrêmement pointue à des métiers traditionnels manuels, dont le savoir-faire tend malheureusement à se perdre en France. On devient Compagnon du Devoir à la suite d’un tour de France chez les autres Compagnons, et de la réalisation d’un chef d’oeuvre.

C’est une signature assez singulière qui a en fait une raison toute simple : les clients des bottiers en grande mesure apprécient tout particulièrement les talons travaillés pour le bruit qu’ils font quand ils marchent (une histoire d’ego apparemment). Ici, le talon sculpté permet d’amplifier ce bruit de pas, et de donner davantage de présence au porteur. Un peu à la manière d’un fer à cheval.

Les talons creusés proposés par l’atelier du Tranchet sont variés :
– un trèfle pour le modèle Poker

– une patte pour le modèle Panthère Rose

Embauchoirs

Comme vous vous en doutez, les embauchoirs en bois sont eux aussi réalisés sur-mesure à partir des formes. Ils sont creusés, de manière à être les plus légers possibles pour le voyage.

Certains modèles, comme la Satan, ont aussi des embauchoirs très spécifiques, avec un véritable travail d’orfèvre en ce qui concerne la sculpture du bois:

Les partenariats

La marque développe des modèles réservés aux clients de certaines maisons comme Bréguet ou Lamborghini. Une belle stratégie d’expansion qui leur permet également de montrer tout leur savoir-faire en personnalisant la semelle (la semelle est un pneu Dunlop pour le modèle Lamborghini) ou le talon (un mécanisme de montre pour le modèle Bréguet).

 

II DÉVELOPPEMENT DE LA MARQUE ET CHAMPIONNAT DU MONDE DE CHAUSSURE SUR-MESURE

Le développement international n’est pas laissé de côté avec les Etats-Unis et l’Asie en ligne de mire. C’est dans cette optique que l’Atelier du Tranchet participe depuis sa création au World Shoemaking Championship, organisé par deux blogs majeurs de l’univers du soulier: Shoegazing et The Shoe Snob.
Il s’agit d’un championnat mondial de la chaussure sur-mesure, organisé par le blog shoegazing.se, qui offre aux trois premiers une très belle exposition à travers de prestigieux trunk shows (par exemple chez Issetan, le Bon Marché de Tokyo, Leffot à NYC ou encore Unipair à Seoul).

L’édition 2018

Pour la première édition de ce concours, la chaussure à réaliser est un classique du vestiaire formel masculin:

– Une richelieu noir bout droit, en au moins trois pièces de cuir séparées
– Une chaussure gauche, taille 8
– Cuir de veau box
– Semelle en cuir et trépointe cousue main
– Bord de la semelle et du talon noirs, dessous naturel

Voici la proposition de Christophe Corthay, qui finit 9è:

A l’époque, la paire reçoit un malus car la semelle n’est pas vierge avec la baleine dessinée main et le superbe empiècement en cuir contrastant.

Et voici la proposition de Christophe Algans, dit “Toulouse”, en 8 è place:

On retrouve sur ces deux paires les éléments caractéristiques d’Atelier du Tranchet: le fameux talon sculpté en forme de fer à cheval, ainsi qu’à chaque fois une forme très rock’n’roll qui se voit notamment sur le bord de la semelle très géométrique (au bout chez Christophe Algans, au milieu chez Christophe Corthay)

L’édition 2019

Voici les critères de l’édition 2019:

– Des richelieu full brogue
– Un pied gauche, taille 8
– Un cuir de veau box marron foncé
– Une semelle en cuir
– Semelle et trépointe cousue main
– Semelle et talon marron foncés, dessous coloré naturellement

En revanche, les embauchoirs ne sont pas présentés au jury.

Christophe Corthay finit 2è.

On distingue clairement les points forts de l’Atelier du Tranchet:
– un talon sculpté
– des embauchoirs ultra travaillés

Si les perforations sont parfaitement exécutées, la finesse du travail se remarque aussi sur le cousu torsadé de la semelle: en trois coutures avec un subtil contraste de couleurs. La forme, plutôt fine, est elle aussi un véritable chef d’oeuvre.

 

 

 

III ATELIER DU TRANCHET: LE SAVOIR-FAIRE

C’est sûrement la partie la plus difficile à écrire pour moi tant un savoir-faire aussi avancé est complexe à décrire.

1 Le tranchet

Il s’agit d’un outil en apparence ultra basique, une lame d’acier biseautée, mais qui est en réalité utilisé par les compagnons à toutes les étapes du montage : coupe du cuir, parage de la peau, etc

Le logo en point au niveau de la couture de chaque chaussure représente également un tranchet:

2 Les étapes de la conception d’une chaussure sur-mesure

Une paire chez Atelier du Tranchet nécessite 80 heures de travail (contre 40 à 45 heures chez la concurrence), mais pour un prix similaire à ce qu’on peut trouver chez Berluti ou John Lobb

La prise de mesure

Il ne s’agit pas seulement de réaliser les mesures mais aussi de repérer les zones d’inconfort: c’est sûrement la partie la plus délicate car le client révèle son intimité à travers son pied.

L’idée est surtout de repérer les zones d’inconfort afin d’opérer les ajustements nécessaires sur la forme.

C’est sûrement la partie la plus mystérieuse aux yeux d’un néophyte

  • à gauche: la forme de base, avec le profil de la chaussure mais aussi le type de bout (biseauté ou carré dans le cas présent)
  • à droite: la forme de montage avec ses altérations. Elles sont visibles d’une part à travers les multiples annotations (c’est ce qui est le plus apparent pour nous), mais aussi les variations de couleurs et de texture sur le bois (le bout foncé, ou la partie plus claire)

 

 

Une fois la prise de mesure réalisée vient le dessin de la paire, puis le choix de ses caractéristiques:
– forme
– modèle
– peaux et couleurs

L’essayage sert ensuite à confirmer le diagnostic du pied, les zones d’inconfort et à effectuer les éventuelles modifications. On utilise pour le montage des formes d’essayage, qui sont à chaque fois réalisées à partir de cuirs d’entrée de gamme, mais avec les mêmes propriétés que le cuir final.

Ce n’est donc pas la vraie paire que vous enfilez à l’essayage: il est donc encore possible à ce moment là de changer d’avis sur la couleur et la peau.

Quelques corrections sont effectuées sur cette paire d’essayage (on peut les voir à gauche) pour ensuite proposer une paire définitive. Il y a très rarement un deuxième essayage.

Le choix des peaux et couleurs

Outre les classiques cuir de veau box, on trouve aussi des cuirs plus exotiques, notamment du crocodile.

La confection en quelques étapes

Comme vous le savez, une paire demande environ 80 heures de travail (contre environ 40 chez la concurrence plus grand public, comme John Lobb ou Berluti) : il est impossible de toutes vous les retranscrire sur un simple article. C’est pourquoi j’ai plutôt choisi de vous présenter quelques outils caractéristiques, le plan de travail de Christophe et Toulouse, ainsi que quelques étapes.

Le vérage

On utilise ici le tranchet pour retirer la fleur du cuir. Celle-ci peut en effet devenir coupante en séchant, et au collage.

Montage de la première à la semelle:

Ce que vous pouvez voir ci-dessous est le gravurage: il s’agit à l’aide du tranchet de creuser une rigole autour de la première qu’on appelle le mur. C’est à a travers lui qu’on va coudre ensemble la tige et la trépointe.

A gauche: Il s’agit du montage. Le morceau de cuir est plaqué sur la forme. La première est fixée à quelques centimètres des extrémités.
A droite: Le dessous de la chaussure avec le fil rouge, il s’agit ici d’une couture “Petits points”. Elle relie la semelle d’usure à la trépointe et est ultra rapprochée, ce qui est une garantie supplémentaire de solidité.

CONCLUSION

Il s’agit d’un article que j’ai pris beaucoup de plaisir à écrire, pour tenter de vous emmener vers les extrêmes de la botterie sur-mesure. S’il est impossible d’être exhaustif sur un artisanat aussi pointu, j’espère au moins vous avoir appris à apprécier une esthétique plus décalée, mais aussi ce qu’elle implique en terme de compétences et de savoir-faire (le plus évident est sûrement le talon creusé).

On ne laisse cependant pas le rapport qualité/prix de côté avec une paire qui commence à 6000 euros pour les modèles en box calf et 15500 euros pour les modèles en croco: un prix raisonnable si l’on tient compte des 80 heures de travail nécessaires pour réaliser une paire, et qu’on ne saurait retrouver chez la concurrence.

Atelier du Tranchet
128 Boulevard MacDonald
75019 Paris
info@tranchet.paris.

Vous aimerez peut-être: